27 Mar 2018
Beyrouth, Liban
Transport Durable

Les coureurs du Marathon de Beyrouth 2014 ont été les premiers à découvrir un nouvel élément sur leur parcours : un mur blanc avec des bicyclettes dessinées dessus, accompagné d’une déclaration audacieuse : ‘si vous rouliez à bicyclette, vous y seriez déjà’. Aujourd’hui, ce même mur et bien d’autres à travers Beyrouth continuent d’interpeler les automobilistes, les incitant à troquer la voiture pour le vélo.

Cette aptitude à susciter le changement social est l’une des forces du street art et de ses créateurs : l’équipe de The Chain Effect, une ONG de mobilité cycliste basée à Beyrouth. L’organisation a été fondée par Zeina Hawa, Elena Haddad, Hadrien Bechara et Nadida Raad, après que le mur du Marathon de Beyrouth est devenu viral.

Zeina Hawa explique les origines de The Chain Effect : « Cela a énormément attiré l’attention, alors on s’est dit que nous pouvions continuer ainsi ». Ingénieures en environnement de formation, Zeina Hawa et Elena Haddad se sont intéressées au vélo comme solution de mobilité urbaine pour les villes. Toutes deux avaient vécu à l’étranger, dans des villes favorisant le vélo comme Londres et Aarhus, au Danemark, et avaient pu constater par elles-mêmes les effets de la culture du vélo.

La fondation de The Chain Effect est un moyen pour Zeina Hawa et Elena Haddad de transmettre le message de la mobilité cycliste au reste de Beyrouth. Le support du message ? L’art.

De l’art pour se mobiliser :

La décision d’utiliser le street art pour défendre les intérêts de la communauté a été prise dès le départ. Zeina Hawa était une artiste de rue amatrice, elle a souhaité sensibiliser les automobilistes au déplacement à vélo, surtout à des endroits où ces derniers sont confrontés aux embouteillages et aux endroits où stationner relève d’une prouesse au jeu Tetris.

« C’était logique de faire de l’art dans la rue, parce que c’est là qu’il y a de la circulation », explique Zeina Hawa. « Si je vois un mur qui m’interpelle pendant que je suis coincé dans la circulation, le message résonne plus que si je suis dans une galerie et que je regarde une belle photo ».

Avec les murs extérieurs comme toile, The Chain Effect a pu atteindre un public plus large et n’était pas discriminatoire à l’égard de ceux qui ne pouvaient pas assister à une exposition dans une galerie conventionnelle. « Vous ciblez les habitants dans leurs quartiers et les citadins dans leur ville », dit-elle.

Trois ans après leur première provocation peinte, The Chain Effect a créé plus de 30 peintures murales autour de Beyrouth, d’autres villes et villages du Liban, et une œuvre à Porto, au Portugal.

Depuis 2014, The Chain Effect partage également des photos d’une manière comparable au célèbre projet  Humans of New York. Chaque photo est un portrait d’un cycliste de Beyrouth, et est accompagnée d’une courte histoire. « Cela montre la diversité des cyclistes que nous avons ici », dit Zeina Hawa, ajoutant que l’ONG vise à banaliser l’activité parmi les résidents de Beyrouth. « Il y a des gens de tous les milieux socio-économiques : les travailleurs migrants qui utilisent des vélos parce que c’est la seule chose qu’ils peuvent se permettre, puis il y a les étudiants, les hipsters et les étrangers qui font du vélo. Il y a des gens qui font la course aux beaux vélos, et des hommes d’affaires sur des vélos électriques ».

Ce projet Bikers of Beirut recueille un engagement accru sur les médias sociaux, et Zeina Hawa soupçonne que c’est parce qu’il s’agit d’une célébration des cyclistes dans la ville, et que c’est quelque chose qui les pousse à continuer. « Il ne s’agit pas uniquement d’un apport documentaire sur les gens, mais aussi sur la présence de la bicyclette dans notre ville », dit-elle. The Chain Effect projette de créer une exposition en plein air des photos, et inviter d’autres personnes à partager leurs propres photographies autour de la culture cycliste.

Construire une ville faite pour les vélos :

Comme le montre cette série de photographies, ce n’est pas que les gens à Beyrouth ne font pas de vélo : ils en font ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit quand on parle de mobilité à vélo.

Selon Zeina Hawa, il existe de nombreux groupes qui louent des vélos et qui organisent des randonnées à vélo, mais la plupart de ces activités sont axées sur les loisirs et sur le cyclisme sportif. La mobilité à vélo consiste à modifier la perception du public, à considérer le vélo non seulement comme une activité ludique, mais aussi comme un moyen viable et efficace pour se déplacer dans la ville.

L’un des facteurs responsables du non recours au vélo est l’infrastructure. Zeina Hawa reconnaît volontiers que la ville de Beyrouth est loin d’être parfaite et elle comprend très bien les gens qui trouvent que les rues ne sont ni sûres ni équipées pour les cyclistes. Une grande partie de la reconstruction des routes après la guerre est adaptée aux voitures et présente de grandes artères très fréquentées qui divisent la ville en secteurs.

Toutefois, pour Zeina Hawa, Beyrouth reste potentiellement idéale pour le cyclisme. « La structure de la ville et sa taille font qu’elle a [la capacité] d’être une bonne ville pour le vélo. Elle est compacte, très dense, et les anciennes structures du quartier sont toujours là ».

La prochaine étape consiste à créer l’infrastructure nécessaire à la circulation des vélos à Beyrouth, permettant à ses usagers de traverser la ville en toute confiance. « Si vous avez l’habitude de circuler en voiture, ça peut être difficile de le faire en utilisant un autre moyen de transport », admet Zeina Hawa.

Pour faciliter cet aménagement, The Chain Effect est en train de créer une carte des vélos de Beyrouth. La carte indiquera les meilleurs points de passage pour les cyclistes, les passages souterrains disponibles pour les piétons et les vélos, et les itinéraires qui comportent des parcelles moins accidentées. Zeina Hawa et l’équipe sont actuellement en phase de collecte des données et prévoient de créer une version imprimée de la carte, ainsi qu’une version numérique qui pourrait servir sur Google Maps.

Une carte cyclable de Beyrouth serait également un moyen pour les gens de mieux connaître leur ville. Prenons par exemple l’une des découvertes cyclistes préférées de Zeina Hawa : un petit tunnel qui passe sous une grande autoroute dans le sud de Beyrouth. Le tunnel permet aux cyclistes et aux piétons d’avoir accès à un quartier riche en histoire et en patrimoine qui renforce l’esprit communautaire.

« Le vélo a toujours été pour moi un moyen de redécouvrir ces nouveaux quartiers et de briser les stéréotypes que les gens ont à propos de certains quartiers de la ville », dit Zeina Hawa. « J’habite en banlieue, mais j’utilise mon vélo pour me déplacer à Beyrouth. Si j’avais dû circuler en ville en voiture tous les jours, je serais devenue folle. Le vélo est un moyen pour moi d’aimer de nouveau Beyrouth et de vivre ici ».

En plus de l’infrastructure pour circuler en ville, il y a l’infrastructure physique. L’un des projets récents de The Chain Effect a été de collaborer avec un forgeron pour concevoir des parkings à vélos fonctionnels et attrayants pouvant être installés par les municipalités et les entreprises.

Le premier de ces supports à vélos a été installé il y a un mois à Luna’s Village et Luna’s Kitchen, une grande résidence d’appartements et un restaurant végétalien à Beyrouth. Le bâtiment abrite de nombreux étudiants, de jeunes travailleurs et une communauté internationale. « [Avant,] nous attachions nos vélos devant l’immeuble, mais ce n’était ni sûr, ni joli ni pratique », explique Heloise Delastre, directrice des deux entreprises et cycliste elle-même. Luna’s Village a des balcons peints en couleurs vives, et le porte-vélos multicolore installé par The Chain Effect a suivi ce concept. « Ils [The Chain Effect] suivent l’ambiance de l’endroit », ajoute-t-elle.

Le porte-vélos a servi tous les jours depuis son installation, et Heloise Delastre veut encourager d’autres entreprises à suivre son exemple. « C’est très simple et ça ne cause aucun désagrément », dit-elle au sujet du stationnement des vélos. « Même si vous le faites et que les gens sont un peu réticents à l’idée, avec le temps, petit à petit, il se frayera un chemin dans les esprits, et ils finiront par l’utiliser. En plus c’est super abordable ».

 

Sensibiliser à la mobilité cycliste dans les écoles :

Dans sa mission d’accroître la mobilité cycliste à Beyrouth, The Chain Effect reconnaît également l’importance d’y habituer les usagers à un jeune âge. L’éducation joue un rôle clé dans le travail de l’organisation.

L’équipe anime des ateliers scolaires sur les différents aspects de la mobilité cycliste. Autrefois, les ateliers comprenaient des discussions sur la planification urbaine de base, des leçons d’entretien de vélos dirigées par la communauté, et même un tour de Beyrouth à vélo. « Nous amenons les enfants à réfléchir à ce qui les entoure et à ce qui rend un endroit agréable », explique Zeina Hawa. « La plupart du temps, la conversation mène naturellement au vélo ».

Toutes les activités ont pour but d’élargir l’imagination des élèves et de les faire rire ou sourire. Le street art agit également comme un outil d’engagement communautaire, et les enfants sont invités à participer à la conception d’une grande œuvre d’art de The Chain Effect : une fresque murale pour l’école ou la communauté. « Les enfants dessinent leurs propres vélos ou imaginent leur quartier. Nous prenons leur travail, sélectionnons quelques idées et les intégrons dans la fresque murale », dit Zeina Hawa, ajoutant qu’ils ont trois nouveaux projets comme celui-ci dans les semaines à venir.

Bien qu’il soit difficile de mesurer l’impact exact que The Chain Effect a eu à Beyrouth depuis 2014, Zeina Hawa affirme qu’il y en a eu un. Elle a personnellement accompagné de nombreux amis dans l’acquisition d’un vélo, et les a emmenés faire un premier tour de ville. The Chain Effect organise également la journée Bike to Work de Beyrouth, où la prochaine aura lieu en avril. L’événement a été organisé pour la première fois en 2017, et The Chain Effect a travaillé avec des magasins de vélos pour fournir des vélos de location aux personnes qui veulent ‘tester’ le vélo au travail.

The Chain Effect a de grandes idées et des plans pour l’avenir, et l’ONG est optimiste quant à l’idée de transformer Beyrouth en ville cycliste. Comme le nom de l’organisation l’indique, il suffit de quelques cyclistes pour faire rouler les  fameuses deux roues.

 

 

Pour en savoir plus sur The Chain Effect consultez son site Web, sa page Facebook, et son Instagram.

Photos : Avec la permission de Zeina Hawa et The Chain Effect.

Hilary est journaliste, photographe et créatrice. Elle adore travailler avec les entrepreneurs pour partager leurs histoires et elle le fait partout dans le monde.Hilary Duff
Allier mobilisation et street art pour inciter les habitants de Beyrouth à adopter le vélo | The Switchers
Traduction : Lilia Bacha.
The Chain Effect Transport durable
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